Il est difficile de penser aujourd’hui que certains secteurs de l’économie échapperons à l’ubérisation. Elle change notre économie, mais surtout nos modes de vie, pour répondre à l’envie d’indépendance des consommateurs et la recherche d’une consommation plus réfléchie.

L’ubérisation est un large sujet qui sera abordé aux Sommets du Digital par Denis Jacquet.

Denis Jacquet est le fondateur de l’Observatoire de l’Ubérisation. Il s’attache à démontrer l’impact colossal de l’ubérisation sur les sociétés occidentales. L’Observatoire de l’Ubérisation accompagne les entreprises françaises et le gouvernement pour qu’ils s’adaptent au mieux au digital et à l’ensemble de ses conséquences.

Denis Jacquet est également directeur d’EduFactory et membre fondateur de Parrainer la Croissance.

Y a-t-il des secteurs d’activité qui échappent aujourd’hui à l’ubérisation ? 

Oui. L’intelligence et la réflexion! Elles échappent à l’ubérisation si on lui donne comme signification de « disrupter », « perturber », « questionner ». Nous questionnons les mécanismes, et nous contentons du « comment », mais le « pourquoi » est totalement absent des réflexions. La seule réponse que l’on obtient des acteurs économiques est « pour ne pas mourir », « baisser les coûts », « faire un peu de productivité ». La seule réponse des intellectuels est la description emplie de certitudes des scénarios les plus noirs comme les plus réjouissants, avec une arrogance que l’histoire aurait dû nous apprendre à éviter à tous prix. Tout le monde nous explique ce qui VA se passer, en partant du principe que les facteurs actuels qui conduisent à leur conclusion suppose un monde dont les conditions ne changent plus jusqu’à leur survenance. Or l’anthropologie et l’histoire, nous apprennent que le seul fait d’évoquer un scénario le modifie déjà et que toute évolution anthropologique est à la fois lente, mais surtout masquée. Ce que l’on ne voit pas impacte beaucoup plus l’humanité que ce que l’on voit. Nous sommes des aveugles persuadés de voir, nous ne voyons que les lucioles qui passent à notre portée.
Il est donc important d’envisager certains des scénarios possibles, et les accompagner, parfois les réguler. Je n’ai pas dit légiférer, on n’arrête pas le sable de couler entre les mains. Je parle bien, de poser la question du « pourquoi » ces technologies, « pourquoi » le numérique, de leur donner un sens, basé sur des valeurs, celles de l’humanité, et de mettre les outils au service d’une vision et non le contraire. Cela suppose d’associer intellectuels, scientifiques, politiques et entreprises, ces dernières prenant de plus en plus de poids sur le destin du monde, mais pas depuis l’Europe. A nous tous nous pouvons voir plus clair, non en prédisant le futur mais en le dessinant et l’adaptant ensemble. Plus facile de voir ce que l’on décide que ce que l’on subit.

Tout le monde s’adapte comme il peut à la transformation digitale. Les grands groupes sont en pleine mutation. A quoi ressemble l’entreprise en 2018 ? Et en 2025 ?

L’entreprise de 2018 ressemble à s’y méprendre à celle de 2017. A nouveau les changements ne se verront que plus tard. Quand les pièces, dont une large partie ne sont pas encore en place, se seront rassemblées, sous une autre forme, avec d’autres conséquences. Tout le monde a peur. La peur est utile. Pas suffisante. La nécessité provient de la contrainte et la contrainte n’a jamais été aussi forte. Mais nos grands groupes doivent cesser de vouloir « singer » le monde bâtit par les américains et les chinois, pour imposer le leur, en acceptant que cela puisse se faire différemment et notamment en fonction et non contre, notre culture et nos valeurs. Un grand groupe, à sa décharge, ne change pas en quelques mois. Ce ne sont pas les outils qui changent les hommes, même si le smartphone change le monde, mais les hommes qui doivent d’abord changer. Les organisations. Tant que les banques penseront que la blockchain n’est qu’un moyen de réduire les coûts informatiques. Tant que les groupes penseront qu’une appli signifie à elle seule que l’on propose une nouvelle expérience client, et que le patron(ne) du digital est un nouveau directeur informatique, alors nous n’iront pas loin. La culture va moins vite que les technos. Et surtout, l’état de défiance ou de confiance des peuples, impacte bien plus les utilisations et les choix des utilisateurs que la masse des outils déployés. Il faut écouter ce qu’exprime les peuples. Politique. Partout. Et comprendre que le premier changement à opérer n’est pas technologique mais culturel. Humain.

En 2025 c’est simple. Ou la France et l’Europe auront fait leur mue, proposé des modèles différents, bâtis des champions, ou nos entreprises et nos nations auront rejoint le peloton des nations asservies aux USA et à la Chine. Et j’utilise à dessein le terme « asservi » malgré la sympathie, la passion même, profonde que j’ai pour les USA.

L’ubérisation a développé dans plusieurs services des systèmes de notation. Quel avenir est à prévoir pour la notation et les normes ? Peut-on voir ce système comme un remplaçant du marketing à l’avenir ?

Les notes, ou plutôt l’avis cumulé des peuples, des citoyens, des consommateurs sur un sujet, un service ou un produit, pourrait remplacer les normes bien avant de remplacer le marketing. Le marketing restera un outil, simplement renouvelé, pour trouver le chemin du coeur et du porte monnaie des clients. La notation pourrait si elle devient plus objective, plus précise, plus fine, remplacer les normes, qui pour la plupart sont des mensonges institutionnalisés. Fruit de compromis douteux comme sur l’alimentation. Fruit de la volonté de garantir la sécurité des peuples en échange de leur vote. Fruit de guerres de lobbyistes, dans des couloirs qui ressemblent parfois (comme le glyphosate) à ceux de la mort. Fruit de moyennes mal calculées ou de réactions ponctuelles destinées à réprimer une minorité en punissant la majorité. Sous la pression du « journal de 20H ». Une loi et une norme pour chaque fait divers!

Des nouveaux modèles économiques apparaissent, notamment grâce à l’ubérisation, mais aussi car le comportement des sociétés évolue. L’économie de partage se développe. Serons-nous toujours propriétaire ? Si non, sommes-nous prêts aujourd’hui à perdre tous nos biens ?

Chaque époque déterminera désormais ses renoncements. Une part de ceux qui ont renoncé à la propriété ne sont pas des êtres éclairés et lunaires, conscients d’une nécessité cosmique, ou d’une conscience de la nécessité d’une révolution du capitalisme, détenteur d’un message divin sur la nécessité de s’alléger du besoin de posséder pour rejoindre un nirvana dépourvu de besoins, de désirs et d’émotions. Non. Ce sont majoritairement nos concitoyens qui n’ont plus les moyens d’acheter! C’est l’accroissement des personnes en situation de pauvreté, la dégradation de la situation des classes moyennes, qui ne préfèrent pas l’usage, mais qui n’ont plus les moyens de la propriété… Combien des 68M de français peuvent payer le mètre carré plus de 12 000euros? (ou 40 000 euros dans le 6ème, 30 à 80 000 à Monaco, à Tokyo, Hong Kong ou Londres il y a encore peu de temps). Les Français y tiennent, mais la propriété ne tient plus à eux. L’homme n’est plus sacré, au même titre que la propriété qui était un droit sacré, donc la propriété glisse avec son rôle dans la société.

Moins de 2% choisissent ce modèle. Ceux qui ont les moyens et le temps, d’avoir de la conscience. Pour le reste, oui, les jeunes urbains passent de moins en moins leur permis et covoiture ou autolib facilement. Pas ceux des villes moyennes et petites, à qui la métropolisation a enlevé leur emploi de proximité, à qui l’augmentation des prix de l’immobilier à interdit le centre ville et qui, faute de transports, doivent avoir LEUR voiture. Un vélo ou une voiture est un exemple encore bien faible pour qu’on en fasse une généralité. Et il reste encore beaucoup plus de conducteurs seuls dans leur voiture dans les embouteillages du monde, que de conducteurs qui partagent leur trajet.

Pour la maison, le toit, c’est un autre sujet. C’est encore dans la culture présente et dominante, à la fois un actif social, de reconnaissance, et un réflexe grégaire lié à la protection de sa famille et de sa descendance. Mais il évoluera. Certainement par des mécanismes de démembrement de la propriété, qui donneront une propriété moins chère, mais à vie seulement. Si Google nous offre vraiment la vie jusqu’à 120 ans ce peut être un deal intéressant!!

Tout dépendra si nous tombons dans le scénario catastrophe d’un homme remplacé par la machine, en lévitation au dessus de la misère grâce au revenu universel, et qui ne pourra plus rien acheter, ou dans l’économie du coût marginal de Friedman, qui mettra tout à disposition pour rien. Qui peut savoir?

Comment les entreprises doivent ou devront répondre à l’économie de partage ? Est-ce que tous les secteurs d’activité doivent en prendre compte ?

Le monde pousse au service depuis plus de 15 ans. Rien de neuf. Juste une accélération prodigieuse. L’économie du partage signifie en vrai que l’on réduit ses coûts pour ceux qui n’ont pas le choix et que l’on « plateformise » à outrance. Que l’on tente de remplacer le produit par le service, une expérience. On pousse à l’expérience plus qu’au produit, et donc on ne peut plus, ou bien moins, vendre de produit, mais une expérience mémorielle. Un outil de différenciation également. Souvent un simple écran de fumée pour faire passer un produit de masse pour un produit personnalisé. Mais néanmoins, dans un monde uniforme ou y poussant, l’homme trouve le refuge d’unicité qu’il peut. Un lacet rouge, son nom sur le produit, le fait de pouvoir afficher sur FB une photo avec un produit « légèrement » différent, fait le bonheur de nombre d’entre nous.

Les grands gagnants seront ceux qui feront de l’hyper personnalisation, très chère, pour cette frange également croissante de riches sur la planète. Ceux qui pourront avoir des marges et rester l’inaccessible étoile pour les plus pauvres.

Pour le reste, nous partageons surtout nos données, mais elles profitent à quelques uns. Nous devrions y réflechir un peu plus. A force de devenir le produit, nous n’échapperons pas comme lui, à l’obsolescence.

Question cash/réponse cash : Est-ce que le travail va se faire uberiser par l’intelligence artificielle?

Tout y pousse. La réaction des hommes abandonnés pourrait être très violente.

Pourquoi venir aux Sommets du Digital?

Pour réflechir à ce qui mérite d’utiliser une intelligence qui est encore naturelle et non artificielle. Afin de s’offrir un paradis sur terre plutôt qu’une réalité virtuelle nous montrant ce que nous n’avons su préserver.

Denis Jacquet est speaker aux Sommets du Digital
Les Sommets du Digital est l’événement de l’hiver sur la transformation digitale ! Pendant 3 jours s’enchaînent des conférences de haut-niveaux et des moments de networking autour d’animations et d’ateliers business.

Les Sommets du Digital ont lieu les 5, 6 et 7 février 2018, à la Clusaz.

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