Moojan est entrepreneure dans la tech et passionnée par les impacts des nouvelles technologies sur la société. Elle est la cofondatrice de Startup Sesame, qui développe la première plateforme de conférences tech en Europe. Elle est également la cofondatrice de Women in AI, première communauté internationale de femmes dans l’intelligence artificielle qui vise à lutter contre les disparités homme-femme dans ce domaine.

Vous pensez que le digital en général et plus particulièrement l’intelligence artificielle risque d’amplifier les inégalités et notamment celles entre hommes et femmes, pourquoi ?

Nous sommes tous des êtres humains qui avons grandi avec des valeurs, des cultures, des religions différentes et nous avons chacun une perception et des points de vue qui varient selon les sujets. Il est normal que chacun d’entre nous réfléchisse d’une manière différente et qu’il soit difficile de se mettre à la place de l’autre. Donc en réalité, nous sommes tous biaisés et il faut en avoir conscience.
Comme toutes les technologies, l’intelligence artificielle projette les valeurs et les croyances de ses créateurs. Et si son créateur est biaisé, il transmettra ce biais. En effet, l’IA va s’appuyer sur des données biaisées pour faire son apprentissage et obtenir un raisonnement dit logique. Ainsi les décisions prises par l’IA seront automatiquement biaisées et ce phénomène ne sera que répété amplifiant davantage le biais humain initial.
Un exemple simple : Prenez Google translate anglais -turque et tapez en turque “O bir dockor”. En turc, le pronom O est neutre. La traduction en anglais donnera : “He’s a doctor”. Même exemple avec “O bir hemşire”, la traduction anglais donnera “She’s a nurse”. Google propose une traduction anglaise qui s’appuie sur un corpus de data biaisé, dans lequel, l’homme a été associé au métier de « doctor » et la femme au métier de « nurse ». Ainsi le biais est perpétué dans l’inconscient humain d’autant plus que google translate est largement utilisé tous les jours.

En Iran, 70% des ingénieurs sont des femmes, pourquoi cette si grande différence avec la France ? Comment la France peut-elle s’inspirer de l’Iran ?

En Iran, l’éducation est centrale et tous les étudiants sont poussés à faire de hautes études. Comme en France, nous avons un système de classes préparatoires mais à la différence de la France, nous avons ce système pour toutes les orientations ! Les cursus d’ingénierie et de médecine sont de loin les plus côtés car ils sont considérés comme les plus difficiles et donc les plus méritants, autant par les hommes que par les femmes. En effet, les deux sexes étant séparés dans les écoles jusqu’à l’université, les jeunes étudiantes ne se comparent pas par rapport aux garçons qui seraient les candidats naturels pour ces cursus comme cela se fait en France. Et c’est une conséquence indirecte déroutante, puisque finalement, le fait de séparer garçons et filles à l’école à l’adolescence diminue le complexe d’infériorité que peuvent avoir les filles vis-à-vis des garçons ! Elles sont en compétition entre elles et se battent tout autant que les garçons de leur côté pour obtenir une place dans le cursus le plus reconnu et élitiste du pays. Par ailleurs, les femmes sont fortement incitées à poursuivre des études supérieures, d’autant plus depuis la révolution islamique et sont généralement soutenues par leur famille. Rajoutez à cela, une belle dose d’ambition chez la gente féminine iranienne et vous avez, je crois, réuni les ingrédients de ce succès.

En France, contrairement à l’Iran, ces métiers ne sont que très peu poussés auprès des étudiantes. Ils sont considérés comme des métiers masculins, quand en Iran, ils sont promus de la même manière auprès des deux sexes. Comme en Iran, je pense que les filles devraient davantage être orientées vers ces métiers, et en sous-jacent, qu’elles doivent être plus soutenues afin qu’elles aient davantage confiance en elles et en leur capacité à réussir autant que les garçons dans ces métiers. Enfin, il est impératif qu’elles réalisent que la société de demain est une société technologique dans laquelle elles doivent savoir participer et s’intégrer si elles veulent avoir un impact sur l’évolution de cette société.

Vous avez récemment dit dans une conférence « Les enfants doivent apprendre à faire quelque chose qui n’est pas fait par une intelligence artificielle ». Est-ce que cela veut dire que le système d’éducation français est dépassé ? A quoi ressemble une éducation optimisée pour l’IA selon vous ?

L’IA n’est pas une simple révolution industrielle. Contrairement à la révolution de l’électricité ou à la révolution de l’internet, cette révolution-ci va être également une révolution de la condition humaine qui va être massive et qui va croître à un rythme exponentiel de par la nature même de l’IA. Deux impacts majeurs sur l’éducation méritent d’être soulignés.
Premièrement, les machines vont être de plus en plus intelligentes et remplacer bon nombre de métiers aujourd’hui (encore) dit qualifiés. Nous parlions plus haut des métiers de la médecine par exemple. Demain, les machines remplaceront les radiologues par exemple. Nous avons donc besoin d’anticiper et d’avoir une compréhension fine des nouveaux métiers à venir afin d’adapter les filières métiers en fonction.

Par ailleurs, je pense que nous devrions autant nous focaliser sur la dimension éthique de l’IA que la dimension technique de l’IA à l’école. Il faut que les élèves apprennent à créer de l’IA mais qu’ils soient aussi capables de l’évaluer, de la mesurer au regard d’un code éthique de l’IA, encore à définir aujourd’hui. Il faut notamment que les matières, les professeurs et les cas d’apprentissage dans le domaine de l’IA manifestent et traduisent la nécessité de diversité, diversité d’opinions, diversité d’origines, etc. afin de ne pas reproduire les biais dont nous parlions en début d’interview. En somme, il faut que les étudiants réfléchissent au sens des applications IA qu’ils vont créer, ce sont bien des outils pour servir l’humanité et non pas une finalité.

Les premiers touchés par l’IA restent les travailleurs, qui eux, ne font plus partie du système scolaire. Quels conseils pouvez-vous leur donner pour qu’ils se maintiennent à jour en matière d’IA ? Seront-ils, dans quelques années, les délaissés du système ?

Je leur conseille de s’intéresser aux sujets de l’AI dans leur propre métier et apprendre comment l’IA impacte leur travail. Le plus qu’ils lisent et comprennent ce changement , le raisonnement , le mieux ils peuvent anticiper des choix de vie et ajuster leur mode de vie. Il y a énormément matière sur internet pour apprendre sur l’AI. Il s’agissait des réseaux sociaux parmi lesquels je recommande Twitter le plus car il nous permet de suivre des influenceurs et des expertes dans l’IA. Il y a aussi Medium, la plateforme d’écriture et de partage des articles qui nous permet de lire les articles sur les sujets différents. Chez Women in AI est de créer les groupes de Facebook et slack pour nos membres et partager des d’informations. Je suis aussi une grande fan des événements qui sont ciblés sur des sujets dans l’IA. Cela peut être des petits meetups ou les conférences internationales ou il y a des expertes de l’IA dans les différents verticaux.
Il y a aussi des vidéos et des MOOCs en ligne faits par des experts qui peuvent aider à comprendre très facilement les sujet de l’IA. Par exemple, Siraj Raval , le fameux YouTuber, a fait un très bon travail en mixant un peu de bonne humeur dans l’apprentissage. Il a aussi sorti récemment une version pour les enfants.

Vous êtes également passionnée par l’univers des start-ups. En ayant un pied en France et à l’international, pouvez-vous nous dire ce que vous pensez des startups françaises. Ont-elles un bel avenir, dans une « start-up nation » qui gagne en reconnaissance ?

Je pense effectivement que l’écosystème startup français a connu une évolution positive très rapide ces dernières années et qu’il ne fait pas de doute que la France est toujours et encore plus un acteur incontournable de l’innovation en Europe et dans le monde. Google ne vient-il pas d’annoncer qu’il choisissait la France pour ouvrir son centre de recherche en IA?!

On ne compte plus les belles startups françaises notamment dans l’IA : AB tasty, une plateforme d’optimisation des conversions, Doctrine, une plate-forme de recherche intelligente des cas juridiques, Alan la plate-forme de l’assurance maladie, Recast.ai une plateforme de chatbuilder et bot training qui vient d’être rachetée par SAP, Algolia une plateforme de recherche en SAAS, Snips, l’alternative de la voix à Google et Alexa, Craft.ai, Dataiku, etc.

En 2017, j’ai participé à près de 30 événements tech en Europe, et je confirme la prédominance des startups françaises que ce soit en tant qu’exposant ou en tant que gagnant lors des divers compétitions et concours de startups. À Slush notamment, le fond d’investissement Atomico a publié son rapport sur l’état de l’Europe dans la tech, en insistant sur la France et son évolution fulgurante dans l’écosystème des startups, et Slush a également accueilli le Secrétaire d’État au Numérique Mounir Mahjoubi cette année en qualité de speaker.

Enfin, ce phénomène tient également au renforcement de conditions favorables d’aide à la création d’entreprise ces 2-3 dernières années : les aides de l’État Français comme le visa entrepreneuriat, le Crédit Impôt Recherche mais également le dynamisme de sociétés d’investissement françaises qui s’adressent de mieux en mieux les startups à l’image de leur pairs anglais, allemands ou néerlandais.


Le mot de la fin : Pourquoi venir aux Sommets du Digital ?

Pour rencontrer des gens qui sont aussi passionnés par la technologie et son impact sur nos vies, qui veulent inspirer et êtes inspirer des autres, tout ça dans un format très unique et originales.

Moojan Asghari est speakeuse aux Sommets du Digital.

Les Sommets du Digital est l’événement de l’hiver sur la transformation digitale ! Pendant 3 jours s’enchaînent des conférences de haut-niveaux et des moments de networking autour d’animations et d’ateliers business.

Les Sommets du Digital ont lieu les 5, 6 et 7 février 2018, à la Clusaz.

Inscription